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Le kaki : coeur de l’ikebana

Les compositions florales japonaises ont gagné le coeur de l’Occident, alors que dans le même temps, la pratique de l’ikebana 生け花 (fleur qui vit) subit une crise sans précédent au Japon. Pourtant, l’ikebana ou kadô 華道 est considéré comme un des plus anciens art japonais, plus ancien même que l’art du kimono. A juste titre de part son esthétisme et son aspect contemplatif, peut-être un peu dévoyé par les ménagères nippones… Au-delà des fleurs, le kaki est une des pièces maîtresses de l’ikebana, souvent classée dans les accessoires. En effet, si on parle de kabin 花瓶 ou vase dans la vie courante, il n’en est pas de même dans l’ art floral japonais. Un kaki de valeur, avec un certain style, peut ainsi devenir l’objet même de la mise en valeur par les fleurs.

Un peu d’Histoire de l’ikebana

L’ikebana est un art floral japonais dont les japonais situent les origines à l’ère Yamato, dans la période Asuka et plus précisément sous le prince Umayado, plus connu sous le nom de posthume de Shotoku (6-7ème siècle). Le contexte de l’époque ne permet pas de savoir précisément si on est en présence d’une création originale autochtone ou l’acquisition d’un art étranger, probablement chinois ou coréen. En tout cas, la naissance du style ikebono furent le clergé bouddhique, dont les maîtres étaient souvent chinois ou coréens en ce temps là, du temple Chōhō-ji construit sur les ordres de Shotoku en 587.

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Ecole Ikenobo, l’école originelle de l’Ikebana (exemple)

Il faut en effet savoir que cette période les échanges avec la Chine de la dynastie Sui et la Corée étaient relativement intenses, le bouddhisme faisant son apparition via la Corée. De multiples vagues migratoires venues de Chine (clan Hata par ex) ou de la Corée des 3 Royaumes (clan Yamato no Fumito par ex) amenèrent l’écriture (chinoise), et diverses pratiques culturelles lors de la période précédente de Kôfun (250-538).

L’ikebana est à l’origine un des éléments de la pratique bouddhique mélangé ensuite au shintoïste : la pratique ancestrale d’offrir des fleurs au Bouddha se prolongea avec l’utilisation de plantes aux feuille persistantes, sensées plaire aux kami.  Le classement des styles d’ikebana ne fut formalisé qu’au 15ème siècle. Les premiers maîtres et élèves, en tant que pratique standardisée, furent les prêtres bouddhiques ikenobo 池坊 soit « prêtres du lac », en référence au temple à côté du lac de Shotoku.

Bien que « non zen » à l’origine, le bouddhisme zen venant bien plus tard, la pratique de l’ikebana s’est rapprochée de l’art du thé ou sadô 茶道 au 15ème siècle.  C’est en effet le moine zen Unzen Taigyoku qui laissa les premières remarques, appréciations et autres informations sur le style ikebono au 15 ème, bien que des passages dans des ouvrages antérieurs mentionnèrent un art floral : il mentionna ainsi que les 2 meilleurs arrangeurs floraux suivants l’ikebono étaient le maître ikebono Senkei et le maître en art du thé Ryu-ami.  

Or la voie du thé, et en particulier celle du senchadō 煎茶道 (qui utilise des feuilles et non de la poudre) fait partie de la pratique Zen de l’école Ôbaku (17ème siècle). L’aspect contemplatif rejoint donc l’aspect esthétique minimaliste, incomplet du wabi, propre à la cérémonie du thé. Elle s’est vue dotée du chabana, un style d’ikebana propre à la cérémonie du thé du sadô, bien que la simplicité de composition soit plus une invention récente (cf. passage ci-dessus sur le 15ème siècle).

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Style Chabana pour la cérémonie du thé ou Sadô

Des vases esthétiques aux styles variés

On se rend compte que le récipient, le kaki est aussi important que le chawan 茶碗 ou bol à thé du maître de la cérémonie du thé. Les vases à ikebana sont réalisés par des artisans spécialisés, parfois depuis plusieurs générations. Il arrive de nos jours, comme me l’a fait remarquer Monsieur Hirose, qui réalise le design de certains vases qu’il vend, que les vieux maîtres-artisans n’aient plus de successeurs : le style ainsi que la technique sont perdus à jamais.

Par exemple, le style Edo du vase ci-dessous (à droite, pièce d’origine) n’est repris que partiellement dans la copie à gauche. Impossible désormais d’arriver à une telle finesse dans la couche métallique : le savoir-faire, issu d’une logique économique de l’époque (fer ou bronze rare et cher, il fallait limiter la matière), s’est perdu.

Edo Kaki Vase Ikebana

Vases en fonte style Edo : à droite l’original, à gauche la copie

On retrouve aussi de délicate représentation sur ce kaki de l’époque Meiji. Le motif 波千鳥 ou namichidori (vagues aux oiseaux) est ainsi un classique de l’ikebana. Il représente les difficultés du couple, surmontées ensemble, par extension au foyer. Le dragon, ainsi que d’autres motifs plus géométriques, se retrouvent régulièrement sur les vases à ikebana. Souvent on parle de imono 鋳物 ou pièce de fonderie pour ces vases typiques de l’ikebana.

Il existe des contenants en verre, en céramique ou même en bois, osier, bambou ou gourde (cucurbitacée) , à poser ou à suspendre. Le travail du verre n’est pas la meilleure qualité des artisans japonais selon M. Hirose : mieux vaut s’orienter vers des productions européennes sur cette matière.

Pour tenir les fleurs les pratiquants de nos latitudes européennes connaissent tous le kenzan et ses picots. Or ce n’est pas l’accessoire traditionnel pour tenir les fleurs, introduit avec le style Moribana de l’école Ohara (Ohara-ryū )au 19ème siècle. A l’origine on utilisait de la paille de riz, dont les brins resserrés étaient tenus par une ficelle. Il existe désormais des brins artificiels. De même que le bâton de bois, de différentes longueurs et largeurs, qui permet un port resserré sur certaines compositions, avec toujours la paille pour fixer les fleurs. La pratique et les techniques liées à l’arrangement de la paille est connue comme komiwara 込み藁 dans le kadô. C’est d’ailleurs un aspect essentiel de l’ikebono.

Les coupes s’effectuent avec des ciseaux spécifiques warabite 蕨手 (pour la paille) et tsurute 蔓手 (pour les tiges), dont les meilleurs artisans sont ceux de Sakai et de Niigata – et non de Seki comme pour les katana ou les couteaux, dont les artisans excellent dans les lames « pressées » – reconnus pour le tranchant et la robustesse de leur lames dans la masse. Une scie peut être aussi nécessaire pour les branches de sapin, de pin ou autres arbres.

De nombreux styles et écoles ont fleuri au cours des siècles dont la récente et non moins intéressante Sōgetsu-ryū (1927) dont le credo est « l’ikebana peut être pratiqué n’importe où, n’importe quand, par n’import qui et avec n’importe quoi » afin de décupler la créativité des pratiquant (de minuscules compositions à certaines occupant un hall entier).

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Création monumentale suivant l’école Sōgetsu-ryū 草月流

Il existe désormais plein d’associations pour s’initier en France et ailleurs à l’ikebana comme l’  atelier Mizuki (école ikenobo) ou Ikebana Nord (école Ohara, plusieurs localités). Pour les férus, il est également possible de se spécialiser et de devenir maître. Et dernière chose : même si leur sensibilité est sans égal dans leurs arrangements, l’ikebana n’est pas qu’un truc de filles ! (d’ailleurs c’était à la base réserver aux moines bouddhistes, donc masculins).

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