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Fusuma, Byôbu et Kakeziku : les derniers dinosaures

Les Tanaka (père, épouse, fille et beau-fils) sont depuis l’époque Edo spécialistes de l’Edo Bunka. Lorsqu’on pense Japon médiéval ou ancien, dans la période d’Edo, on a tout de suite les images de Kyoto en tête. Or il faut savoir que les différences culturelles étaient beaucoup plus marquées qu’aujourd’hui entre Edo, l’actuelle Tokyo et cité du Shogun, et Kyoto, la ville impériale. C’est un point que se plait à rappeler Monsieur Tanaka.

fusuma kakejiku byobu tokyo edo kyoto japon

atelier des Tanaka à Tokyo

Voyons avec lui en quoi consiste son métier.

M et Mme Tanaka pouvez-vous nous expliquer votre travail ?

Si avant, à l’époque de mes aïeuls à l’époque Edo, nous effctuons beaucoup de production et d’aménagement d’espace traditionnel, selon les codes en vugueur à Edo, notre travail consiste désormais plus à de la restauration pour les particuliers ou les biens publics des musées ou universités. Nous travaillons le papier japonais ou washi afin d’en parer les portes coulissantes ou fusuma, les paravents – qui pour les japonais sont le pendant des tableaux européens – ou byôbu et les kakezijku (prononcé kakéjikou) kakemono qui orne la tokonoma.

byobu washi kimono japon

Petits byobu en washi et kimono (collage)

Notre activité s’est également étendue, grâce au mari de ma famille, à la rénovation d’appartement ou de magasin sur Tokyo.

Mais le cœur de notre métier reste de redonner vie à des trésors, parfois en très mauvais état, de l’époque Edo. Ils nous arrivent également de produire des objets originaux que vient rehausser une création d’ikebana par exemple.

On peut vous considérer comme des artistes donc ?

Nous ne sommes pas des artistes dans le sens où nous ne savons pas dessiner quelque chose d’original. Nous travaillons uniquement à partir de modèles. Pour notre création, c’est plus du collage avec l’utilisation de vieux kimono sur des byôbu. Nous nous sommes amusés aussi à recréer les karakuribyobu, une sorte d’amusement de la fin du 17ème siècle : le motif varie en fonction du sens du pliage et dépliage. Ce n’est possible qu’avec du washi.

Le washi est dans votre ADN ?

Tout à fait ! Le washi est un papier « naturel » c’est à dire qu’il conserve des longues fibres. D’où une résistance accrue au pliage contrairement au papier fait à base de pulpe, dont les fibres ont été cassées mécaniquement et chimiquement. C’est un papier très agréable à travailler mais qui demande de respecter sa nature : nous employons une colle naturelle, comme jadis, alcaline. En fait, tout ce qui est naturel est plus ou moins alcalin. Le papier washi en lui même est alcalin. Contrairement au produits chimiques pour casser les fibres ou blanchir le papier qui acidifie le support, les couleurs et motifs ne s’abîment pas avec le temps.

washi colle naturelle japon

colle naturelle pour washi

De même avec la colle, ce que vous voyez là (pas de photo car byôbu personnel de 4-6 m doré, magnifique, dont une partie a été déchirée par accident) à près de 400 ans : la couleur est toujours bonne, et le papier est toujours bien collé. Avec une colle moderne on aurait eu un décollement ou une attaque sur le papier des couleurs par la conne. Les anciens savaient ce qu’ils faisaient, c’était fait pour durer.

kakejiku japon

Séchage des kakejiku

Pour les kakezijiku ou kakejiku, il faut 6 mois pour obtenir un kakejiku parfait qui ne gondole pas. La phase de séchage est très importante, elle dépend de l’humidité, de la chaleur … Afin de limiter leurs influences, nous laissons sécher sur ces planches, le bois se charge de réguler le tout… On peut aller plus vite, 1 mois, si on nous le demande, mais le risque d’avoir un défaut est grand.

kakejiku femme nue japon

Une jolie dame dénudée attend patiemment son heure

C’est un métier passionnant mais qui se perd, d’une part car la demande diminue, et d’autre part à cause d’un système de formation mal fait. Comme pour ses poignées en métal (il sort un casier).

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Différents hikite utilisés à Edo (ancienne Tokyo)

Qu’est ce que c’est ? Des pendentifs ?

Non, mais on a pensé à les utiliser pour ça (rire). On appelle ces poignées pour fusuma les hikite. Il reste dans tout le Japon 6 artisans capables de réaliser ces choses là, de façon traditionnelle. Par exemple celle en forme de bouilloire pour thé, réalisée pour un temple je crois, vaut 700 € (vendue 2000 € via un distributeur). Sur Tokyo ils ne sont plus qu’un ou 2, dont celui qui nous fournit à 80 ans et personne derrière pour reprendre. Il y en a je crois, une jeune de 30 ans, qui s’est y mis, mais je ne sais plus où. Ce sont des hikite de style Edo, et pas Kyoto.

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A droite hikite en forme de fourreau de katana, à gauche des pots à thé ont été gravés

Mais c’est super jolie, ce sont des créations presque artistiques !

Non ce ne sont que des reproductions. Au Japon les artisans ne sont pas des artistes, la créativité ne les intéresse pas en général : ils travaillent sur une idée de quelqu’un ou sur une modèle ancien comme cette poignée en fourreau de katana.

On peut en trouver des moins cher, mais on voit directement, sans être connaisseur, que la qualité n’est pas la même ! Malheureusement beaucoup de projets nous échappent car lorsque l’on veut réaliser un intérieur en style ancien, on préfère aller vers ces choses là que vers les produits artisanaux d’origine. Nous travaillons donc essentiellement pour les commandes publiques donc…

Mais même dans certains projets nous sommes confrontés à une disparition de compétence car chaque pièce, comme le montant des fusama en bois, est réalisée par un artisan spécifique. Les montants couleur acajou ne sont ainsi plus produit, ce qui rend compliqué la rénovation de genre de fusuma. La même chose pour ce hikite en céramique kyomizu : le dernier atelier de céramique kyomizu a fermé ses portes.

kyomizu ceramique japon

hikite en céramique kyomizu

céramique kyomizu japon kyoto edo

effectivement, il ne m’a pas trompé l’ancien !

Pourquoi ne prendrez-vous pas d’apprentis ?

Il n’y a aucune incitation, même s’il existe une école du Tokyo dans laquelle j’interviens. Au final, c’est plus un poids pour nous qu’autre chose ! Il y a bien des universités comme Waseda qui travaillent sur la conservation des hikite par exemple.

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Si cela vous intéresse vous pouvez vous initier dans ces endroits (site en anglais).

 

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